L’Odyssée sous l’angle de l’ennéagramme (1/3)

On court d’abord le monde à la recherche de soi  (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques)

 

Dans l’Odyssée Homère narre les aventures d’Ulysse, le guerrier valeureux et rusé qui, après la chute de Troie, va errer pendant dix longues années avant de pouvoir enfin rentrer chez lui, à Ithaque. Ce voyage, qui aurait dû durer deux semaines, va durer une décennie pendant laquelle Ulysse et ses compagnons vont être confrontés à toute sorte de dangers, de créatures imaginaires séductrices, dévoratrices ou aidantes. Au terme de ce périple Ulysse retrouvera sa « maison », sa famille et, en particulier, sa fidèle épouse Pénélope et Télémaque, le fils qu’il n’a pas vu grandir. L’Odyssée nous raconte un voyage au cours duquel le vaillant guerrier sera dépouillé de tout ce qui lui donnait son assurance et reviendra à Ithaque, non en vainqueur mais déguisé en mendiant. Il faudra qu’il prouve à Pénélope qu’il est bien lui-même, qu’il n’y a pas tromperie sur la « personne » pour qu’elle l’accepte à ses côtés et lui rende ainsi son titre de roi d’Ithaque.

L’Odyssée a donné lieu à de nombreuses interprétations et lectures symboliques très intéressantes mais c’est celle de Michael J. Goldberg dans Travels with Odysseus: Uncommon wisdom from Homer’s Odyssey qui a retenu ici mon attention car elle propose un éclairage à double sens entre l’ennéagramme et l’épopée d’Ulysse. Sur chacune des îles qui jalonnent son parcours, celui-ci va découvrir un univers particulier qui, tel que Goldberg l’interprète, représente les caractéristiques d’un ennéatype. À la lumière de l’ennéagramme, cette palette de lieux et de personnages n’est pas le simple fruit de l’inspiration poétique, elle représente les différentes personnalités que nous pouvons croiser au quotidien, y compris la nôtre. À la lumière de l’Odyssée, l’ennéagramme n’est plus une typologie comme une autre, elle décrit des caractéristiques qu’Homère avaient déjà décelées chez les groupes humains.

Le livre de Michael J. Goldberg n’est malheureusement pas disponible en français. La présentation que je vais en faire n’en est qu’un résumé mais qui, je le souhaite, vous ouvrira des pistes de réflexion et vous invitera à ce voyage intérieur qui mène Ulysse d’Ithaque à Ithaque sans cependant qu’à l’arrivée rien ne soit plus tout à fait comme au moment du départ (Annig Segers-Laurent D’Ithaque à Ithaque)[i]

La toute première étape d’Ulysse est à Ismara, la cité des Cicones mais c’est sur l’île des Lotophages, où des vents contraires font accoster Ulysse et ses hommes, que commence réellement l’Odyssée. L‘escale à Ismara n’est qu’un prolongement de la guerre de Troie. Les Cicones avaient été des alliés des Troyens et aller piller leurs richesses était donc une pratique de « bonne guerre ».

 

L’île des Lotophages, s’oublier soi-même avec les Neuf

 

Cette île représente le véritable début de l’aventure, le point d’embranchement entre le retour à la maison (chez « soi ») ou l’oubli de soi. C’est ici que se décide la direction dans laquelle chacun doit aller pour être vraiment lui-même, le voyage qu’il doit entreprendre s’il est prêt à se dépouiller du faux-moi ou bien auquel il renonce s’il préfère s’y complaire à jamais.

Ulysse arrachant ses hommes des mains des Lotophages (gravure du 18e s.). Wikimedia

 

 

Les Lotophages, décrits par Homère, ressemblent à une de ces tribus de beatniks californiens des années 60, adeptes du “peace and love”, qui trouvent tout à leur goût et ne s’émeuvent de rien. Ils sont surtout complètement dépendants de la consommation des fleurs de lotus et n’hésitent pas à pousser les marins d’Ulysse à s’adonner à cette drogue. Celui-ci est furieux quand il découvre que ses marins ont consommé des fleurs de lotus qui vont leur faire oublier le but de leur voyage, leur faire oublier où est leur maison, c’est-à-dire qui ils sont vraiment.

Ulysse attache ses marins aux avirons et les oblige à ramer, à bouger, à avancer, à « mouiller » leurs rames, à se confronter au courant. Ulysse ne sait pas vers où aller mais il a le désir de rentrer à la maison, à Ithaque, et pour cela il avance pour fuir la séduction des fleurs de lotus.

Qui suis-je ?

Chacun de nous a ses propres lotus, son espace de délicieux mais faux conforts. Les Lotophages contemporains n’ont pas de désirs, ne peuvent prendre une décision tranchée car ils n’ont aucune direction à suivre plutôt qu’une autre. Ils se gavent de ce qui leur permet de rester dans cet état, que ce soit en consommant des substances diverses ou en travaillant trop. Les Lotophages n’opposent pas de résistance puisqu’ils n’ont pas de volonté propre. Ils ne « s’en font pas », ils souffrent d’acédie du grec a (privatif) et kêdos (souci, soin) ou, selon Kierkegaard, du « désespérant refus d’être soi-même ».

Les signes qui nous permettent de savoir que nous sommes sur l’île des Lotophages sont l’absence de priorités, la dissuasion face aux changements ou aux prises de risque, la routine comme seule feuille de route, la désapprobation face aux prises de parole qui peuvent déstabiliser, l’encouragement à se contenter de ce que l’on a et le bannissement des émotions fortes. Pour échapper à l’île des Lotophages il faut garder en mémoire notre « maison », qui nous sommes réellement et où nous voulons aller, avoir les yeux fixés sur le « prix », le but que nous désirons atteindre. Accepter d’être en chemin, de ramer, de se mouiller, sans avoir une idée claire de la direction que nous empruntons mais en étant habités par le désir d’y parvenir.

Ulysse n’était pas lui-même en danger chez les Lotophages car c’est un homme d’action et de désir. Mais ces qualités ne vont pas lui être aussi utiles dans sa prochaine étape : chez le cyclope Polyphème.

 

L’île des Cyclopes, se confronter à un Huit

Tête de cyclope. Sculpture attenante au Colisée de Rome (1er s.). Wikimedia

C’est dans un lieu paradisiaque mais sans lois et sans espaces de rencontre qu’Ulysse et ses compagnons vont faire ensuite étape car « chaque cyclope est seigneur et maître chez lui et ne tient pas compte de ses voisins ». Les cyclopes vivent de ce que la terre produit sans la cultiver. Quand ils veulent quelque chose ils le prennent. Ils ont un seul œil et aucun tabou. Ils ne voient que ce qu’ils désirent à un moment donné et rien ne les arrête dans leur volonté de jouissance.

Ulysse et ses hommes se sont installés chez l’un d’entre eux, Polyphème, et quand celui-ci revient Ulysse ne prend pas la bonne décision. Il va se montrer pétulant et suffisant, prétendant lui apprendre les bonnes manières et le menaçant des représailles de Zeus, le dieu protecteur des voyageurs. Or les cyclopes ne craignent même pas les dieux, ils sont plus forts qu’eux ! Et pour prouver qui est le maître, il fracasse deux des hommes d’Ulysse et les mange tout crus. Il s’endort ensuite sans la moindre appréhension.

Ulysse pourrait alors le tuer mais il sait que ses hommes et lui ne pourront rouler la pierre qui ferme l’entrée de la grotte. Il va donc lui falloir manœuvrer pour arriver à utiliser la force de son adversaire en sa faveur. Il doit oublier son ego, ruser et attendre le bon moment pour agir. Polyphème part le lendemain, non sans avoir mangé deux autres hommes avant, et va faire paître son troupeau en roulant la pierre derrière lui.

Ruse contre force

Ulysse et ses compagnons vont passer leur journée à aiguiser un poteau en bois d’olivier. Quand Polyphème revient, Ulysse lui fait boire un vin capiteux dont Polyphème abuse. Les Cyclopes ne savent pas s’arrêter à temps et ceci constitue leur principale faiblesse. Leur  vulnérabilité vient de leur manque de conscience de leurs propres limites et de leur tendance à l’excès.

Polyphème va sombrer dans un profond sommeil qui permettra à Ulysse et à ses hommes de lui crever son unique œil. À ses voisins cyclopes, accourus à ses cris, Polyphème répond que c’est « Personne » qui l’attaque car c’est sous ce nom qu’Ulysse s’est présenté à lui. Ils repartiront donc sans chercher à le secourir. Une autre ruse (se couvrir de peaux de moutons) permettra aux prisonniers de sortir de la caverne au matin quand le Cyclope roule la pierre pour laisser sortir son troupeau.

La seule manière de se confronter à un Cyclope est de laisser notre ego de côté, d’agir comme si nous étions « Personne ». Inutile de chercher à l’affronter sur son propre terrain, nous serons forcément perdants. User de ruse et garder profil bas sont les clés que nous livre Homère pour affronter les Cyclopes !

Ulysse va vite l’apprendre à ses dépens car, une fois sain et sauf à bord de son bateau, il ne peut s’empêcher de se vanter de son exploit haut et fort et en son nom propre. Polyphème va en appeler à Poséidon le dieu de la mer, qui est aussi son père. Celui-ci, furieux, se vengera d’Ulysse en l’empêchant de rentrer à Ithaque pendant encore dix ans.

 

Ulysse et son équipage échappent au Cyclope (Arnold Böcklin. 1896). Wikimedia

Ulysse et son équipage échappent au Cyclope (Arnold Böcklin. 1896). Wikimedia

Nous sommes chez les Cyclopes quand nous nous sentons impuissants face à un ennemi qui nous tient en son pouvoir, qui ne tient pas compte de qui nous sommes, ni des valeurs qui nous portent. Pour nous confronter aux Cyclopes il nous faut oublier les arguments raisonnables et les rappels à la loi qui ne veulent rien dire pour eux. Nous ne devons pas non plus tenter d’utiliser leurs armes en haussant le ton et en les attaquant. Si Ulysse avait tué le Cyclope, ses compagnons et lui seraient morts de faim dans la caverne ! Utiliser la propre force du géant pour le faire chuter et son angle de vision restreint pour lui échapper sont les leçons à tirer de cette étape de l’Odyssée.

L’île d’Éole, s’envoler avec les Sept

Éole, le maître des vents, vit sur une île sans attache qui flotte sur la mer. Les habitants baignent dans le plaisir et la joie, se rencontrent autour de mets succulents, partagent des conversations spirituelles et profitent d’une « fête sans fin » convaincus que le lendemain leur apportera d’autres sources de plaisir.

Ulysse et ses hommes profitent de cette ambiance pendant un mois mais finissent par se rappeler que leur but est de rentrer chez eux. Pour les y aider, Éole va emprisonner tous les vents contraires dans une outre et ne laisser souffler que le vent d’ouest, le zéphyr, qui va les rapprocher en neuf jours d’Ithaque qu’ils peuvent enfin contempler à l’horizon. Ils peuvent même en humer les parfums ! Étourdi de joie par cette vision Ulysse va s’endormir alors que ses hommes, convaincus que l’outre renferme des trésors qu’Ulysse veut accaparer, vont ouvrir celle-ci et laisser s’échapper les vents qui se déchaînent sur eux et les ramènent à Éole.

Éole donnant les vents à Ulysse (Isaac Moillon, 1614-1673)

Plus question pour les Éoliens de s’intéresser à ces malchanceux maladroits, ils n’aiment pas les gens qui leur posent des problèmes et ils vont s’en désintéresser avec cynisme et froideur ! La caractéristique de l’île d’Éole est de ne pas avoir d’attaches et de flotter au gré de ses envies, les Éoliens sont « ailleurs » quand Ulysse et ses hommes reviennent. Ils étaient bien disposés à les faire rêver de leur retour à Ithaque mais ils refusent de s’occuper d’eux quand des problèmes ont surgi ! Contrairement à ce que les marins imaginaient, l’outre ne contenait pas des trésors mais n’était « que du vent ».

Autant en emporte le vent…

Depuis l’île d’Éole on ne peut pas « rentrer à la maison ». On peut en rêver, l’imaginer, ce qui est beaucoup plus sympathique que d’y aller. D’ailleurs si vous rencontrez des difficultés pour y parvenir ne comptez pas sur Éole pour vous aider, vous l’ennuyez profondément ! Les Éoliens préfèrent les concepts et les idées, ce qui ne demande pas à être concrétisé. Ils peuvent vous aider à visualiser votre île, vous faire croire qu’elle est proche mais quand, dans ce cas précis, le but du voyage d’Ulysse est bien plus profond et qu’il y a un message plein de sens à en tirer, ils ne sont plus « du voyage ».

Nous sommes sur l’île d’Éole quand les idées, le panorama général sont plus importants que les faits, quand les positions et les avis changent au gré du vent, quand on ne voit que le côté festif et que les problèmes sont ignorés, quand la loyauté à un groupe ou à un engagement n’est pas une priorité. Nous pouvons profiter de notre séjour à Éole pour nous ouvrir à de nouvelles possibilités, pour lancer des hypothèses et explorer des pistes alternatives. Nous devons veiller à ne pas nous laisser submerger par ces nombreuses pistes sinon nous risquons de rester bloqués sur place. Nous devons éviter de prendre une bonne idée pour une véritable option. Ce n’est qu’en travaillant dur et en affrontant nos responsabilités que nous pourrons continuer notre voyage.

 

Continuons à suivre Ulysse dans de nouveaux épisodes de ses aventures  L’Odyssée sous l’angle de l’ennéagramme (2/3)

[i] Segers-Laurent, Annig. « D’Ithaque à Ithaque », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, vol. no 37, no. 2, 2006, pp. 139-155.

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