Le Portugal au prisme de l’ennéagramme (1/2)

Tenter d’identifier l’ennéatype d’un pays – comme d’une personne – demande un certain nombre de précautions. L’analyse est en effet facilement biaisée par les clichés et les mythes qui circulent sur le pays ou, pour une personne, par les confusions fréquentes qui peuvent être faites entre son comportement et les motivations qui les sous-tendent.

Dans les deux cas, la méthodologie reste cependant la même. Il s’agit d’analyser avec précaution les particularités de l’objet de l’étude (que ce soit un pays, une personne, un organisme, etc.), puis d’examiner leurs correspondances avec les caractéristiques des différents ennéatypes.

Dans le cadre de ma certification de maître praticienne, je me suis prêtée à cet exercice en réalisant une Étude de l’ennéatype du Portugal

La première partie a tout d’abord rassemblé quelques traits spécifiques du pays, utiles à la compréhension de son « caractère ». Après quoi j’ai analysé le Portugal au prisme de l’ennéagramme, étudié les différentes hypothèses et expliqué les raisons qui m’ont conduite à lui attribuer un ennéatype donné. Tout au long de cette étude, je me suis appuyée sur de nombreux travaux et articles académiques, dont la source est citée dans mon mémoire (de 100 pages). Celui-ci est disponible en accès libre, ainsi que de nombreuses autres ressources, sur le site de l’Institut français de l’ennéagramme.

On trouvera sur ce blog une synthèse – en deux articles – de certains chapitres de cette étude.

LE PORTUGAL AU PRISME DE L’ENNÉAGRAMME

PORTUGAL : EXISTENCE D’UN SENTIMENT NATIONAL TRÈS FORT

J’ai démarré cette étude sans avoir d’idée préconçue sur l’ennéatype du Portugal. Mes premiers éléments de réflexion ont tout d’abord surgis à la lecture (un peu fastidieuse, il faut le reconnaître…) des 700 pages de « L’histoire du Portugal » de Jean-François Labourdette.

Un point ressortait avec force de l’histoire du pays : tout au long des siècles, le Portugal n’a cessé de proclamer son identité propre et sa volonté d’indépendance. Face à l’Espagne bien sûr, longtemps l’ennemi traditionnel, mais aussi face à la France napoléonienne (qui l’envahit au début du XIXe siècle), et face au monde dans la seconde moitié du XXe siècle, lorsqu’il refuse, seul contre tous, l’indépendance de ses colonies.

C’est en cherchant à approfondir ce point particulier, cette volonté d’indépendance et cette recherche d’identité – le pays a toujours cherché à se démarquer à tout prix de son voisin espagnol –, que j’ai découvert l’existence d’un sentiment national très fort au Portugal. Ce sentiment est en effet né dès la Renaissance, bien avant l’apparition du concept de « Nation » en Europe.

Bataille Ourique enneatype Portugal

La bataille d’Ourique (1139), qui marque la naissance de l’indépendance du Portugal (Joseolgon)

De cette découverte est venue l‘idée que si un « sentiment national » était aussi profondément enraciné, peut-être un « caractère national » portugais se dégageait-il de l’histoire ou de la culture portugaise.

 

PORTRAIT DU CARACTÈRE « NATIONAL » PORTUGAIS

Pour explorer cette piste, j’ai interrogé des moteurs dédiés à la littérature académique (tels Google Scholar). J’ai également exploré le Web de langue portugaise, en utilisant des services tels Google Traduction (traduction de la requête en portugais, interrogation en portugais, puis traduction des résultats en français), et des outils comme le Dictionnaire Reverso ou Deepl.

Ces recherches m’ont permis de découvrir que différents auteurs (historiens, ethnologues et anthropologues) avaient justement tenté, dès la fin du XIXe siècle, de dresser un portrait du « caractère des Portugais ». Ils s’appuyaient pour ce faire sur l’histoire et la littérature pour certains et sur l’ethnologie et l’anthropologie pour d’autres. Bien évidemment, cela ne signifie pas que tous les Portugais ont le même caractère, mais que l’étude de la culture portugaise, des traditions populaires, permettent de faire ressortir des caractéristiques propres au pays et à ses habitants dans leur globalité.

Pour le Portugais, le cœur est la mesure de toutes les choses

De ces différents travaux, reconnus et cités dans la littérature académique, il ressort en particulier que :

  • les Portugais ont une passion pour l’indépendance. Ils sont plein d’énergie, de courage et d’enthousiasme pour les grandes choses, ils sont fiers et n’hésitent pas à l’affirmer en se distinguant des autres ;
  • l’âme portugaise, telle qu’elle est incarnée dans la littérature populaire, se caractérise notamment par « un tempérament intensément passionné et naïvement sentimental », « une extrême spontanéité et un penchant marqué pour les émotions vibrantes » ;
  • on peut établir un rapport entre la sensibilité affective du tempérament portugais d’une part et, d’autre part, « la nostalgie comme forme de maladie propre aux Portugais, ou encore la mélancolie, la passion et le lyrisme subjectif comme traits importants de leur tempérament » ;
  • le Portugais est « un mélange de rêveur et d’homme d’action, ou plutôt un rêveur actif, qui ne manque pas d’un certain fond pratique et réaliste. Il est donc plus idéaliste, émotionnel et imaginatif qu’un homme de réflexion ». Pour lui, « le cœur est la mesure de toutes les choses ».

Azulejos, Palais du Marquis de Fronteira

 

« SAUDADE » : UNE ONDE DE MÉLANCOLIE TYPIQUEMENT PORTUGAISE

Mes investigations m’ayant fait prendre conscience de l’importance de la saudade dans l’image que les Portugais ont d’eux-même – et dans celle que nous avons d’eux –, j’ai cherché à en savoir plus sur ce sentiment. Le site Lusitanie.info n’hésite pas à le présenter ainsi : « Mot intraduisible, la saudade est un sentiment propre aux Portugais qui exprime un désir intense, pour quelque chose que l’on aime et que l’on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain. La saudade peut se comparer à un ensemble très fort de plusieurs états d’âmes comme un mélange de mélancolie, de tristesse, de regrets, de rêveries, de nostalgie et d’insatisfaction

Signe que la saudade occupe une place particulière au Portugal, on trouve trace de sa première utilisation dans un ouvrage écrit au XVe siècle par le onzième roi du Portugal. D.Duarte y utilise le mot « suydade» en notant qu’il n’a pas trouvé de mot équivalent en latin ou dans une autre langue, et définit cette suydade comme une expression simultanée de plaisir et de tristesse, dans une relation dynamique entre le désir et le souvenir.

SAUDADE : LA QUINTESSENCE DE L’ÂME ET DE LA LITTÉRATURE PORTUGAISE

Ce terme a ensuite été largement utilisé dans la littérature portugaise et a même donné naissance au début du XXe siècle au saudosismo, parfois nommé « nostalgisme » en français. Ce courant culturel d’inspiration nationale, qui a pris fin en 1926 – lors de l’instauration de l’État nouveau, le régime conservateur et dictatorial de Salazar –, était fondé sur le sentiment que la saudade représentait « la quintessence de l’âme et de la littérature portugaises » et définissait « la spécificité du caractère portugais en termes de sentiments. »  

Si les avis des historiens, poètes et philosophes ont pu diverger au fil des ans sur l’appartenance ou non de la saudade au « caractère national » des Portugais, nul n’a jamais remis en question son importance. Elle a influencé à travers les siècles la production littéraire du pays et, par conséquent, modelé l’identité portugaise. Ce sentiment proche de la mélancolie, que certains définissent comme « un mal dont on jouit et un bonheur dont on souffre », témoigne de l’essence confuse et ample des émotions du peuple portugais.

Edvard Munch – Melancholy (1894-96)

 

QUEL ENNÉATYPE POUR LE PORTUGAL ?

Le modèle de l’ennéagramme repose sur l’idée que chaque être humain utilise trois formes d’intelligence (mentale, instinctive et émotionnelle) mais que, selon son ennéatype, il en privilégie une. C’est celle qui lui est le plus facilement accessible et sur laquelle il s’appuie naturellement. Chaque ennéatype est ainsi rattaché, sur le schéma de l’ennéagramme, à un « centre » qui est le moteur principal de sa personnalité. Trois ennéatypes sont situés dans le centre instinctif (le Huit, le Neuf et le Un), trois dans le centre émotionnel (le Deux, le Trois et le Quatre) et trois dans le centre mental (le Cinq, le Six et le Sept).

Parmi les trois ennéatypes situés dans chaque centre, l’un va diffuser son énergie en externe (sur son entourage), l’autre la concentrer en interne (sur lui-même) et le troisième – celui du milieu, situé sur un triangle dans le schéma – va essayer de contrebalancer les directions pour arriver à l’équilibre, sans toutefois y parvenir de manière continue.

Pour ce qui concerne le Portugal, les travaux des anthropologues, historiens ou poètes ne laissent guère de doutes sur son centre d’intelligence préféré, celui qui se met en route le premier face à une sollicitation. Tous s’accordent en effet pour relever « le tempérament émotif de l’individu collectif portugais », un tempérament « intensément passionné et naïvement sentimental », une « sensibilité affective », « un penchant marqué pour les émotions vibrantes », « un mélange de rêveur et d’homme d’action », «plus idéaliste, émotionnel et imaginatif qu’un homme de réflexion », pour lequel « le cœur est la mesure de toutes les choses », ou encore « une âme portugaise qui se structure essentiellement autour des sentiments »…

Autant de qualificatifs qui révèlent un centre émotionnel utilisé de façon privilégiée. C’est à partir de leurs émotions que les Portugais vont d’abord entrer en relation et décoder leur environnement.

UNE INTELLIGENCE ÉMOTIONNELLE TOURNÉE VERS L’INTÉRIEUR

Pour ce qui concerne la direction d’utilisation du centre préféré, la réponse est là aussi sans ambiguïté. La saudade, considérée comme « l’élément central du caractère national portugais », est  une émotion qui peut être poignante ou émouvante, liée au passé ou au futur, qui exprime un désir que l’on voudrait voir se réaliser, le désir d’un bonheur hors du temps. C’est un ressenti de SES émotions, qui prend possession de la personne et qui séjourne en elle.

Le fait que les Portugais reconnaissent la saudade comme « la quintessence » de leur âme illustre à quel point ils mettent leurs émotions au centre de leur identité et de leur image. Cela montre qu’ils utilisent avant tout l’énergie de leur centre émotionnel vers l’intérieur, tournant et retournant ainsi autour de leurs émotions.

Après avoir envisagé différentes hypothèses, j’ai retenu celle de l’ennéatype Quatre, qui estime que les émotions – ou plutôt ses émotions – expriment son identité et définissent son image.

HIÉRARCHIE DES CENTRES D’INTELLIGENCE : ÉMOTIONNEL, INSTINCTIF PUIS MENTAL

Kathleen Hurley et Theodore Dobson ont mis en avant, dans leur ouvrage My Best Self: Using the Enneagram to Free the Soul, le fait que si chaque ennéatype privilégie l’utilisation d’un centre (il en fait son centre préféré et le survalorise), il en réprime un autre : celui qui est situé à son opposé dans le schéma de l’ennéagramme. Fabien et Patricia Chabreuil, fondateurs de l’Institut français de l’ennéagramme, ont par la suite approfondi cette approche en élaborant un «Modèle unifié de l’ennéagramme », qui rend compte de l’existence de deux hiérarchies de centres différentes pour chaque ennéatype.

Le Modèle unifié de l’ennéagramme considère ainsi que si tous les Quatre utilisent en priorité leur centre émotionnel, certains ont leur centre mental en support et répriment leur centre instinctif (on les désigne comme les Quatre alpha), quand d’autres répriment leur centre mental et ont le centre instinctif en support (Quatre mu).

Hypothèse de l’ennéatype Quatre mu pour le Portugal

Si l’on s’en réfère aux travaux des anthropologues, on peut estimer que le Portugal utilise son centre instinctif en support du centre émotionnel, et envisager pour lui l’hypothèse du type Quatre mu.

Différentes études soulignent que la personnalité portugaise présente un aspect à la fois très complexe et paradoxal, car elle est élaborée à partir de traits psychologiques contradictoires. S’y trouvent combinés, par exemple, « une propension aux rêves » par opposition à « un penchant marqué pour l’action », une « bonté naturelle » par opposition à « des tendances violentes et une certaine cruauté »… Autant de caractéristiques qui témoignent d’un centre instinctif en support.

Cette hypothèse est tout à fait cohérente avec l’histoire des découvertes et des conquêtes du Portugal. Ce peuple de navigateurs et d’explorateurs avait émerveillé un voyageur italien du XVIIIe siècle, qui écrivait : « J’étais ravi d’admiration pour une nation qui, quoique faible en nombre, avait fait les choses les plus étonnantes, qui avait étendu sa domination sur toutes les parties du monde par son industrie, par ses vertus, par sa valeur et par une foule de héros qui l’avaient servie successivement ».

 

Lisbonne, le monument des découvertes

 

Si l’hypothèse du Quatre mu pour le Portugal se précise, il est nécessaire pour la valider de vérifier que tous les éléments qui caractérisent l’ennéatype Quatre se retrouvent dans la culture portugaise, à savoir : le sens de l’absolu (apport au monde | orientation), l’évitement de la banalité (compulsion), l’introjection/sublimation (mécanisme de défense), l’envie (distorsion émotionnelle | passion), la mélancolie (obsession cognitive | fixation), le drame (communication), etc.
Les résultats de mes recherches sur ce point sont l’objet de l’article « Le Portugal au prisme de l’ennéagramme (2/2) ».

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